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تبدأ الحرية عندما ينتهي الجهل – باريس – 2016

Liban : Macron a raison de parler avec le Hezbollah


 

Le Hezbollah n’est pas Daech

Décidément, la France a la passion des petits peuples

Établissant un parallèle historique avec les Kurdes, Eric Zemmour rappelle
le trait suivant : « Aux premiers jours de la révolution de février 1848
qui renversa Louis-Philippe, le chef du gouvernement provisoire, Alphonse
de Lamartine, intervient devant une assemblée populaire. Un ouvrier, qu’on
aurait cru sorti des Misérables, se lève et lui demande sans précautions
oratoires: «Que ferez-vous pour la Pologne?» ».

On retrouve cette même passion pour les petits peuples dans notre amour
pour le Liban. Il faut dire que les relations entre la France et le Pays
du Cèdre sont anciennes. Elles remontent aux Croisades, qui virent
l’établissement de Chevaliers français et la fondation de petits États
chrétiens, finalement détruits par la reconquête musulmane. Le roi
Saint-Louis passa quatre années au Liban et déclara aux Chrétiens libanais
dans la charte du 24 mai 1250 : « Pour nous, et nos successeurs sur le
trône de France, nous promettons de vous donner à vous et à tout votre
peuple notre protection spéciale comme nous la donnons aux Français
eux-mêmes.» Depuis, la France est la protectrice des Chrétiens d’Orient.
De nombreux Libanais comptent des Croisés français dans leur ascendance.
Ainsi le nom de la célèbre famille chrétienne Frangié, un clan
emblématique de la vie politique libanaise, vient tout simplement de
« Français ». Et depuis cette époque, les liens spirituels, linguistiques,
culturels, politiques et économiques du Liban avec la France sont très
forts.

200 000 Libanais en France

Au 15ème siècle, le marchand Jacques Coeur, qui avait aidé le roi Charles
VII à reconquérir son royaume contre les Anglais durant la Guerre de Cent
ans, développa les liens commerciaux avec le Levant
(Palestine/Liban/Syrie). Un siècle plus tard, dans le cadre de son
alliance avec l’Empire ottoman, la France de François 1er se vit
reconnaître un certain nombre de droits et de privilèges, incluant
notamment la protection des Chrétiens vivant en terre ottomane, et tout
particulièrement celle des Chrétiens libanais. Tous les Rois de France
bénéficièrent des mêmes privilèges jusqu’à la Révolution. En 1860,
Napoléon III lança une expédition militaire pour protéger les chrétiens
libanais alors persécutés. En 1919, lorsque l’Empire ottoman s’effondra,
c’est tout naturellement à la France que la SDN confia le mandat sur le
Liban. En 1941, les troupes de la France Libre reconquirent le Liban et la
Syrie contre les forces de Vichy et le Général de Gaulle put déclarer
depuis Beyrouth : « Les Libanais ont été le seul peuple dont jamais aucun
jour le cœur n’a cessé de battre au rythme du cœur de la France. » Depuis
1978, nos troupes sont engagées au Liban, dans le cadre de la FINUL sous
le mandat de l’ONU. Elles y mènent de nombreuses missions, notamment de
déminage.

Aujourd’hui, les écoles françaises sont légions au Liban et nombreux sontles Libanais, de toutes confessions, qui parlent notre langue. L’un des principaux journaux libanais, L’Orient-Le Jour, est en langue française.

Et la diaspora libanaise en France représente plus de 200 000 personnes.
Au mois d’août, la foule en appela à Emmanuel Macron, alors en visite
officielle, pour évincer les dirigeants du pays et plus de 50 000 Libanais
signèrent une pétition pour rétablir le mandat français sur leur pays !

Mais, en France, un mouvement d’opinion se fait jour. En effet, de plus en
plus nombreux, sont ceux qui reprochent au Président Macron de dialoguer
avec le Hezbollah, voire qui demandent que le Hezbollah soit classé par la
France et l’UE dans la liste des organisations terroristes, ce qui nous
interdirait tout dialogue avec cette organisation. Une telle demande prend
sa source dans des inquiétudes légitimes, mais y répondre favorablement
serait une erreur pour au moins trois raisons.

Identifier notre ennemi principal

Tout d’abord, la France ne doit prendre de décision que sur la base de son
intérêt. Les questions géopolitiques sont froides et ne sont pas des
questions de morale ou d’idéologie. Or, le Hezbollah n’est pas l’ennemi de
la France. Il est bon de revenir ici au concept « d’ennemi principal »,
forgé par le géopolitologue Renaud Girard : il nous faut classer nos
différents opposants pour distinguer les simples adversaires de l’ennemi
principal. Nous devons clairement identifier notre ennemi principal et
concentrer notre action contre lui, quitte à ne plus agir contre nos
autres adversaires secondaires, voire à nous allier provisoirement avec
eux pour combattre l’ennemi principal. Par exemple, Staline était certes
un dictateur responsable de millions de morts, mais il était tout à fait
pertinent de s’allier avec lui pour écraser Hitler, car c’est Hitler qui
envahissait notre territoire, et non Staline. Quand Hitler envahit l’URSS
en 1941, de Gaulle et Churchill s’allièrent aussitôt à Staline, Churchill
déclarant : « si Hitler avait envahi l’Enfer, je ferais alliance avec le
Diable ».

Or, aujourd’hui notre ennemi principal est le djihadisme sunnite de l’EI
et d’Al-Qaeda (puisque ces groupes attaquent la France et y commettent des
attentats). Nous devons donc faire preuve de la plus grande mansuétude
envers les groupes islamistes chiites (comme le Hezbollah), voire nous
allier avec eux, pour contrer cette menace principale qui pèse sur nous,
et ce même si l’idéologie du Hezbollah ne nous inspire aucune sympathie.
Le Hezbollah, pion de l’Iran et de la Syrie, a été notre ennemi dans les
années 80. A cette époque, il aurait fallu l’écraser sans pitié, mais
cette époque est révolue. Ce n’est pas le Hezbollah qui tue nos enfants
dans nos rues. Ce n’est pas le Hezbollah qui a détourné, en 1994, le vol
Alger-Paris avec le projet de l’écraser sur la Tour Eiffel, forçant le
GIGN à intervenir. Ce n’est pas le Hezbollah qui a ensanglanté Paris en
1995-1996 avec des attentats à la bombe. Ce n’est pas le Hezbollah qui, en
2012, se tenait derrière Mohammed Merah lorsqu’il attaqua nos écoles et
nos soldats. Ce n’est pas le Hezbollah qui a orchestré les attentats de
Charlie-Hebdo et de l’Hyper-Casher en janvier 2015. Ce n’est pas le
Hezbollah qui a frappé dans les rues et au Bataclan le 13 novembre 2015.
Ce n’est pas le Hezbollah qui a égorgé le père Hamel dans son église de
Saint-Etienne-du-Rouvray. Ce n’est pas le Hezbollah qui a lancé un camion
sur la foule rassemblée pour admirer le feu d’artifice lors de la Fête
Nationale à Nice en juillet 2016, faisant 86 morts (dont un tiers de
musulmans et de nombreux enfants) et 458 blessés. Au contraire, le
Hezbollah a fermement condamné et dénoncé toutes ces actions terroristes.
Alors qu’en France se tient actuellement le procès des attentats de
Charlie-Hebdo, souvenons qu’Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, qui
n’a pourtant aucune sympathie pour ceux qui se gaussent de Mahomet, avait
fustigé les auteurs de ces attentats, déclarant que «les terroristes ont
davantage nui au prophète Mahomet que les caricatures qui le visaient, et
le tort qu’ils ont causé à l’islam est sans précédent dans l’histoire.»
Chaque jour, sur le terrain, le Hezbollah se bat, politiquement et
militairement, dans un duel à mort contre les organisations terroristes
qui sont à l’origine de ces attentats. Nombreux sont les djihadistes
français partis combattre en Syrie et tombés sous les balles du Hezbollah.

Le Hezbollah est un allié objectif

L’idéologie du Hezbollah est certes islamiste, mais elle n’a rien à voir
avec celle de l’EI ou d’Al-Qaeda. Notamment, le Hezbollah n’a aucune
hostilité envers les chrétiens. Son modèle de société, qu’il ne peut de
toute façon imposer à une société libanaise profondément plurielle, ne
ressemble nullement aux cauchemars totalitaires de Daech.
Soulignons également que nos relations avec la Turquie d’Erdogan sont de
plus en plus tendues. Or, face à Erdogan, le Hezbollah est un allié
objectif. En Syrie, le Hezbollah a combattu les milices islamistes
financées et soutenues par la Turquie. Au Liban, le parti s’inquiète
aujourd’hui publiquement de l’ingérence turque. Nous commettons déjà une
grave erreur en considérant le PKK kurde comme une organisation
terroriste, faisant ainsi le jeu d’Erdogan. N’en commettons pas une autre
avec le Hezbollah.

 

Ensuite, qu’on le veuille ou non, le Hezbollah jouit d’une réelle
popularité au Liban. Non seulement dans la communauté chiite (dont il
émane et qu’il représente), qui représente environ 27% de la population,
mais aussi chez une partie des chrétiens, des druzes et même chez certains
sunnites. Environ 60% des Chrétiens sont favorables au Hezbollah (ce qui
représente la totalité des Chrétiens grecs-orthodoxes et une bonne partie
des maronites). Depuis 2006, le Hezbollah s’est allié avec le Général
chrétien, Michel Aoun, aujourd’hui Président de la République, et son
parti. Et le bloc du Hezbollah au Parlement compte même deux députés
sunnites. Il jouit également de puissants soutiens dans la diaspora,
notamment en Amérique du sud. Nombreux sont les Libanais de toutes
confessions qui, depuis l’invasion israélienne de 2006, voient dans le
Hezbollah un mouvement patriotique de résistance. Certaines images sont à
cet égard révélatrices : en 2013, la célèbre chanteuse chrétienne
libanaise Julia Boutros donna un grand concert, où étaient rassemblés
plusieurs milliers de membres de la bourgeoisie chrétienne. A un moment
elle interpréta deux chansons de son répertoire à la gloire du Hezbollah
et de son action face à l’invasion israélienne de l’été 2006. La salle
s’est alors entièrement levée pour applaudir et chanter avec la
cantatrice. Nombreux aussi sont ceux qui considèrent que le mouvement,
quoiqu’islamiste, est de fait un rempart qui protège la laïcité, les
libertés fondamentales, le pluralisme religieux et les chrétiens face à la
montée de l’islamisme sunnite. Condamner le Hezbollah, c’est non seulement
s’aliéner une bonne partie de l’opinion publique libanaise, mais aussi
toute l’opinion publique du monde arabe. Souvenons-nous de Lionel Jospin
en 2000 : lors d’un voyage en Palestine, le Premier Ministre avait été
chassé par les huées et les pierres pour avoir qualifié le Hezbollah de
groupe « terroriste ». Souvenons-nous aussi de la politique arabe du
Général de Gaulle et de l’opposition de la France à la Guerre en Irak en
2003 et ne brûlons pas le capital de sympathie de notre pays au Liban et
dans le monde arabe.

« On ne fait de bonne politique que sur des réalités »

Enfin, comme le disait le Général de Gaulle, « on ne fait de bonne
politique que sur des réalités ». Or, la réalité est que le Hezbollah est
aujourd’hui un acteur politique, communautaire, financier, social,
caritatif, religieux et militaire (avec plusieurs milliers d’hommes
entraînés et un stock d’armes lourdes) incontournable au Liban. C’est un
parti politique légal, pour lequel des dizaines de milliers de Libanais
votent et qui est au cœur du jeu parlementaire. Même s’il exerce
aujourd’hui un véritable pouvoir de nuisance, il n’y aura ni sortie de
crise ni amélioration concrète de la situation sans lui. Et refuser de
dialoguer avec lui, ce n’est pas rendre service au Liban, mais c’est se
condamner à l’impuissance et se lier les mains en se privant nous-mêmes de
tout levier d’action.

C’est s’interdire de jouer un jour le rôle de médiateur entre le Hezbollah et les autres partis libanais ou entre le Hezbollah et Israël. Si nous voulons concrètement aider nos amis libanais, alors nous devons prendre sur nous, surmonter nos répulsions, en partie
légitimes, et dialoguer avec toutes les parties en présence, sans exclure personne. Car c’est cela la diplomatie.

par : Jean-Loup Bonnamy -causeur

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